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Stefan Shankland ITW
Manipuler les objets de l’économie
Après avoir mené de nombreux projets autour du thème du recyclage, puis de la régénération urbaine, notamment en Angleterre, Stefan Shankland cherchait à interroger l’économie globale contemporaine. Ce qui l’intéresse en particulier, c’est l’évolution des relations de chacun à l’économie. En surface, nos relations à l’économie sont apparemment claires, caractérisées par nos revenus et par le logement. Mais que se passerait-il si les grands acteurs de la société, y compris les déclassés ou les enfants étaient invités à manipuler les mêmes outils de production, le cycle de la richesse ? C’est le sens de son grand projet à Londres qui a invité 3 groupes sociaux différents (patrons, employés, artistes) à manipuler un gigantesque mur de palettes. La réaction à un tel objet, qui exprime tout le caractère standard et intégralement économique de son cycle de vie, est un enjeu interdisciplinaire pour la compréhension de l’économie globale. A chaque cycle de l’économie correspondent des mentalités économiques, et donc même si tous s’en défendent, des structures idéologiques efficaces. La palette est donc la superstar des œuvres récentes de Stefan Shankland : son cycle de vie, son prix, ses usages multiples, et son caractère modulable en font un objet icône du monde global considéré comme un espace clos et de plus en plus petit. Mal dégrossies et systématiques, jetables, mais utiles jusqu’à l’épuisement. La palette est aussi le fil conducteur des projets que Stefan Shankland a imaginé pour la Biennale. Il n’a pas pu réaliser son projet d’enflammer un gigantesque mur de palette (les ports sont pleins de pétrole !), ni celui de créer un corridor destiné aux i/é-migrants venus à la Gare de Dieppe pour traverser vers l’Angleterre (Transnational). Il a choisi de cadrer la dérive d’une palette dans les bassins du port de Dieppe, comme symbole de la globalisation tombé à l’eau. Une palette à la mer !!!
Interview par AWP
Salut Stefan,
Voici quelques questions. Tu peux en rajouter ou en enlever, renvoyer vers d’autres interviews ou textes précédents. Je reformulerais l’interview à partir de tes réponses de toute façon.
Ca serait génial que tu les illustre à la fois d’images (œuvres, making of, croquis). Et aussi que tu nous fasse partager quelques références qui t’inspirent (liens vers des sites, lectures…). N’oublie pas d’indiquer les ressources textuelles, et les liens internet qui permettent de suivre ton travail.
Je monterais le tout sous forme d’un power point animé. Une salle entière est dédié à des interviews dans l’expo : Stalker, Raumlabor, Jean-Luc Brisson, Ivan Kucina et Kuo Chang Liu y sont présentés sur plusieurs moniteurs. C’est une formule super passionnante !
Ces questions sont une suite directe de ton travail à Dieppe qui n’a pas abouti dans la forme d’une œuvre à cause des contraintes administratives qui ont rendues impossible plusieurs propositions. C’est aussi une série d’interrogation sur ton travail actuel qui tourne autour de l’économie, modélisée par un support pratiquement unique : des palettes.
> Tu travaille depuis plusieurs années sur la question du cycle : recyclage des déchets, mouvements de marchandise, régénération urbaine : pourquoi ce thème s’impose-t’il à toi ? Quel type de travail permet-il ?
La notion de cycle est un principe fondamental : jour/ nuit, saisons, cycle de l’eau, cycle du carbone, cycle de transformation des déchets ou encore cycle de la rotation des palettes de manutention. Et la notion de transformation est inhérente à la notion de cycle. Un cycle c’est une succession de TRANS -: Trans-it, trans-port, trans-forme, trans-mute, trans-cende…Transformations dans l’espace (déplacements) ; transformations matérielles au cours du temps (changements de forme, d’état, de structure ou de nature…) ; transformations physiques qui entraînent des changements de valeur (brut / raffiné, déchet / matière première, objet ordinaire / œuvre d’art…). Ces phénomènes de TRANS- sont universels. On les retrouve dans la nature et dans l’industrie, dans les différents aspects de la vie économique et dans l’atelier d’artiste. La pratique artistique permet de développer une relation intime avec les processus de TRANS- ; Il les provoque et les suit dans leurs différentes étapes. L’artiste qui cultive son sens du processus, se construit une grille de lecture dynamique du monde qui lui permet de le regarder du point de vue des forces qui l’animent et le façonnent plastiquement . Le monde lui apparaît alors comme un vaste chantier en perpétuel TRANS-. Cette approche du monde, je l’ai appelé l’APM (approche plastique du monde). Et c’est de ce point de vu que je regarde les différents contextes dans lesquels je suis amené à travailler en tant que plasticien et notamment le sie du port de Dieppe.
Depuis un certain temps je m’intéresse à un cycle plus particulier : le processus de consommation et de post-consommation. Dans nos économies, pas de consommation s’il n’y a pas simultanément de la destruction pour faire place à de nouvelles choses à consommer. Il s’agit ici d’un moteur du monde contemporain mais aussi un processus central à la pratique artistique. Le port de Dieppe est lui aussi inscrit dans cette logique : du point de vue de son processus il est entré dans une phase post-consommation.
La pratique artistique est avant tout une affaire de processus. En s’intéressant à l’ensemble de l’économie d’une pratique artistique, nous sommes en permanence confronté à la gestion de ses « déchets ». Produire n’existe pas sans déconstruire, jeter, détruire, récupérer, réutiliser, recycler, perdre, oublier, abandonner, éliminer… À la logique de la consommation, qui va de pair avec l’hyper visibilité publique du produit (de sa forme, de son image, de sa valeur, de sa spécificité, de sa nouveauté), on peut opposer la quasi-invisibilité publique de la post-consommation – des processus qui régissent l’avant, l’après et le « autour » du produit. Mes recherches et résidences d’artistes sur des sites pollués, dans des déchetteries, sur des chantiers de démolition ou dans des centres de traitement de déchets nucléaires – autant de sites de post-consommation – ont profondément transformé ma perception du monde. On sort de la singularité et de la fixité de la forme et l’on entre dans la matière, la masse, le mouvement, l’énergie, la transformation, le processus…, Quelque chose d’obscur et de profondément universel. Le projet C-bin, le projet R, les Waste Works, le projet Nuclé-R sont nés de cette approche plastique de la post-consommation, des déchets et de leur management.
Voir les sites :
AtelierTransPal (2006/2007) – www.ateliertranspal.org
Projet Trans-Pal (2004/2006) – www.transpalproject.net
Projet Trans-Forma (2004/2006) – www.mehr-licht.org
Quelles ont été tes inspirations ?
A quoi te servent ces palettes ? Ex du projet de Londres : expériences de maniement disciplinaire de ces modules
Tu as évolué après ce projet, passant de la manipulation des palettes, à leur mise en situation, par exemple avec l’installation montrée au MacVal ce printemps.
Quelles sont tes prochains mouvements avec cet objet transitionnel ?
> S’il s’agit bien d’une métaphore de l’économie globale, que démontre-t’elle ?
En choisissant un support de l’échange, donc une sorte de condition constante de l’échange, tu peux abstraire la question du chargement. Est-ce que pour toi dire que l’emballage conditionne le contenu est une caractéristique de l’économique global ? Si tout peut être ramené à un module, est-ce à dire que la prétendue complexité du global (qui empêche les alter mondialistes de parler d’une même voix par exemple) n’est qu’un leurre ? Ou qu’il faut faire l’effort de se hisser jusqu’à la simplicité à la fois drôle et oppressante d’un standard logistique pour prendre conscience des implications de la normalisation qu’induit une économie globale.
En même temps, tu isoles un support qui facilite le mouvement, mais qui n’est qu’un intermédiaire, détail technique : l’objectif, c’est d’ouvrir le capot, de faire voir les entrailles ? Ou au contraire d’être face à un « non-objet », une neutralité presque parfaite, grâce à son caractère modulaire ?
La palette fait partie de ces objets qui permettent de rentrer en contact direct avec certains des macros-processus économiques qui façonnent le monde. J’ai désigné la palette comme « Machine à transporter la matière à travers l’espace ». Une plaque de transit quasi invisible (tellement elle est devenue banale) qui permet à tout ce que nous consommons et qui provient d’un peu partout dans le monde, de se retrouver ici près de chez moi. La palette est un de ces objets-clef de la globalisation des échanges : il en est l’outil et le témoin. A chaque fois que nous en rencontrons une, nous pouvons lire sur la palette en signe (code de propriété) et en trace (trace des outils de manutention, des choques, de agressions de la matière et du temps), son appartenance à un monde globalisé en mouvement.
A force de la regarder et de l’utiliser dans différents projets La palette est devenu pour moi un objet d’une grande richesse plastique et culturelle – si on le médite, il nous en dit long sur ce qu’est le monde dans lequel nous vivons et travaillons, consommons et détruisons… En ce sens j’ai appelé la palette « Socle mobile du Monde ». c’est un ready-made qui nous sert de support à penser activement le monde en processus et de présenter cette réflexion sur le monde comme faisant partie du champ culturelle cad du champ d’intérêt de l’artiste.
La palette est également devenue pour moi un véritable manifeste pour d’une pratique artistique : une Plate-forme à partir de laquelle présenter et contempler le monde en mutation.
AtelierTransPal (2006/2007) – www.ateliertranspal.org
Projet Trans-Pal (2004/2006) – www.transpalproject.net
Projet Trans-Forma (2004/2006) – www.mehr-licht.org
> Dans le contexte de ta réflexion sur les flux et les échanges, qu’est-ce qu’un port aujourd’hui, comme figure urbaine ou conceptuelle ?
En particulier, le port de Dieppe est une infrastructure totalement paradoxale : fonctionnelle, mais obsolète au plan logistique, ou en tout cas au plan stratégique : un port qui s’est désolidarisé du réseau des échanges globaux.
> Quelle importance peut avoir le port de Dieppe, dans sa situation particulière d’entre deux (renaîtra-t’il ou pas ?), pour ton regard ? Dans un tel contexte, un processus artistique peut-il rattraper son retard sur le réel, voir l’informer et orienter sa transformation ?
Le port est par exemple les lieux du TRANS – transit, transport, transfrontalier, transnational…
Le projet Migration à Dieppe m’incitait naturellement à aller chercher du côté de ces termes (mon premier projet était articulé autour des rayonnages à palettes et des palettes associées au mot TRANS-NATIONAL). Il y a aussi le statu particulier de ce port dans la « crise » identitaire qu’il traverse en ce moment : Transition, transformation, transmutation…
De façon plus général il y a avec ce port qq chose qui touche à d’autres projet et terrain de recherche qui m’intéressent et notamment ce qui s’articule autour de cette transition entre un lieu ou un objet (le port) avec une fonction et une image claire et sont statu que nous appellerons matériel brut : cad dépossédé de sa fonction et de son image.
Tout un temps j’ai été fasciné par les poubelles : leurs formes, qui nous parle autant de leur fonction de « collecteur de matière inutile à faire disparaître », que de leur place dans une histoire du design du mobilier urbain et de la culture de l’espace publique.
La poubelle c’est aussi un lieu ou s’opère une transformation symbolique essentielle : un lieu où l’objet cesse d’être un objet avec une fonction et une valeur et devient matière brut (recyclable, source d’énergie, encombrante…). Tout ce qui entre dans une poubelle devient déchet, cad matière que l’on perçoit en tant de volume, que poids, et en termes de caractéristiques physique – nous sommes dans la post-consommation régie par des valeurs matérielles et non plus celle de l’image.
Un port qui perd sa fonction et son image de lieu de circulation des marchandises et des voyageurs, un port qui perd son statu de lieu-clef dans les processus de consommation devient un lieu qui s’évalue à nouveau en termes de matériaux, de masse, de volumes, d’espaces, de temps, processus de transformation physiques…
L’enjeu pour moi en tant qu’artiste est de regarder ce réel comme on regarde une matière devenue à nouveau « brute » cad pleine de potentiel. De voir cette matière inscrite dans son processus (elle à une histoire). Le geste artistique n’a pas vocation de pas transformer ce réelle, mais il peut en proposer une autre lecture : le port n’est plus un déchet – un rebut du processus de consommation – il est une matière brute idéal pour revisiter les forces (économiques, physiques, sociales et culturelles) qui pétrissent le monde. Il devient un lieu de réflexion privilégié sur les processus qui animent le monde mais aussi ceux qui animent la pratique artistique. De tels lieux et la proposition d’y « injecter » des artistes permettent aussi de se reposer la question essentielle : « que fabrique l’artiste dans le monde / dans le domaine public???? ». Une question à suivre sur d’autres territoire mise à l’écart des grand processus de consommation.
> Est-ce que tu peux retracer l’historique des projets que tu as envisagé développer pour la Biennale ?
Ces propositions ouvraient-elles de nouvelles directions pour ta manipulation des palettes ?
> le thème de la Biennale étant celui des migrations, avec les sous-thèmes du déménagement urbain, et du voyage des plantes, les dispositifs que tu as imaginé tendaient plutôt à reformuler ton travail sur les palettes comme une métaphore des déplacements humains, ou de la relation au territoire en transformation.
> Au-delà de nos propres limites de moyens, comment comprend-tu les refus successifs des administrations pour ces différents projets d’installation?
> Avec le recul, quelle stratégie pourrais-tu développer pour prendre position dans le port de Dieppe ?
Ou dans un autre port (la Biennale va voyager de port en port à partir de 2008).
> Comment un territoire peut-il continuer à faire port, sans fonctionner sur un modèle industriel si celui-ci est obsolète ?
> Quelle peut-être l’importance des processus collaboratifs dans de tels projets ?
L’idée de dispositif serait nécessaire pour ramener d’autres types d’actions performantes sur un tel site ? Tu as une grande expérience de ces rencontres en des groupes interdisciplinaires d’artistes et de chercheurs avec des habitants. Comment agir dans un territoire sans habitants (ici, une infrastructure) ?
Créer des habitants temporaires, ou fictifs ?
> Comment articule-tu documentaire et fiction ?
La fiction comme recyclage du documentaire ?
Est-ce un rapport stratégique aux enjeux de ta pratique, ou une méthode pour faire surgir des significations qui t’intéressent ? Ou une nécessité pour décrisper des enjeux négatifs, comme ceux de la pollution, de la transformation urbaine ou de la violence induite par la structuration des échanges marchands ?






